La grosse mode, ces temps-ci, c’est la microdistillerie. Mais le monode de la microdistillerie québécoise ne l’a pas facile.

Certaines distilleries artisanales d’Amérique du Nord font des produits exceptionnels. J’ai eu la chance d’en goûter quelques-uns lors de mon passage à Milwaukee en juillet. Aussi, Taboo Genuine, l’absinthe d’Okanagan Spirits, est disponible à la SAQ. Elle est faite à la main en Colombie-Britannique.

Au Québec, c’est plus compliqué. On a de bons produits, mais c’est un peu «malgré» le gouvernement qu’ils se retrouvent sur nos tablettes.

«Les microdistillateurs, au Québec, ce sont de véritables Gaulois», illustre le président de l’Association de microdistillerie du Québec, Stephan Ruffo. Pour aller en distillation, il faut avoir la tête dure!»

Selon Joël Pelletier, copropriétaire de la Distillerie du St. Laurent, la vente de spiritueux est une vache à lait du gouvernement, ce qui explique peut-être que ce dernier soit réticent à modifier les lois. «C’est une question de sous. Pour le gouvernement du Québec, la vente de spiritueux, c’est beaucoup d’argent. Je suppose qu’il ne veuille pas ouvrir cette boîte de Pandore», estime-M. Pelletier.

Pourtant, le gouvernement du Québec a récemment passé une loi, la loi 88, qui assouplit les règles de distribution pour le vin fait dans la province. Cette loi comprend également une provision pour la distillation artisanale, ce qui signifie qu’un nouveau permis de distillation a vu le jour. Selon la loi, il est possible de s’acheter un alambic et de faire des petites quantités d’alcool distillé, en autant que la matière première ait été produite par la même entreprise qui fait la distillation.

Microdistillerie: Rouges de colère… Mais diplomates

Aussi, certains entrepreneurs sont en furie. On sent le cynisme dans leur ton.

«La loi a été écrite par et pour le lobby du vin, tonne M. Pelletier. Selon la nouvelle loi, les gens qui veulent utiliser le permis de microdistillation doivent faire pousser leurs propres matières premières. Je ne vais quand même pas m’acheter une terre d’orge!» ironise-t-il. Cette loi est en effet un brin restrictive.

François Pouliot, coproprio de la Face cachée de la pomme, à Hemmingford, abonde dans le même sens. «Avec la nouvelle loi, il faut que tu produises toi-même toute ta matière première. C’est sûr que les vignerons ou ceux qui ont des pommes, tout va bien pour eux. Mais ceux qui veulent faire de la vodka ou du whiskey ont besoin de grain. Est-ce qu’ils vont s’acheter une terre pour produire du grain et faire un mash, pour ensuite préparer une bière et la distiller… Même en Angleterre, 90 % des producteurs de gin ne font pas ça.»

Même son de cloche du côté de Janos Sivo, propriétaire de la Maison Sivo: «Cette loi-là est parfaite pour ceux qui ont déjà des vignes ou un verger. Ils vont distiller des petites quantités, très petites même, et offrir ça à leurs clients.»

Malgré tout, ce dernier reste diplomate. «Le Québec est un peu en arrière versus les autres provinces. La nouvelle loi, comme premier pas, est très acceptable. […] Mais pour les distilleries urbaines, ça ne donne strictement rien.»

L’opinion de M. Ruffo est plus nuancée. Et pour cause, celui-ci affirme avoir des discussions franches avec les responsables au gouvernement.

«C’est clair que cette loi est là pour les vignerons, mais ça fait longtemps que ceux-ci travaillent sur cette loi-là! Écoutez, il ne faut pas oublier que le lobby du vin est là depuis plusieurs années. Nous, on vient tout juste de commencer. On n’a rien contre les succès des vignerons québécois, et on n’a rien contre le fait de donner le droit à ces gens de distiller, au contraire», explique-t-il.

S’identifier aux produits québécois

Les Québécois, c’est bien connu, s’identifient aux produits locaux. Le meilleur exemple, c’est probablement l’attachement des gens d’ici aux bières de microbrasseries. On aime tellement nos bières qu’elles se retrouvent au sommet des sondages nationaux, année après année!

Avoir des lois restrictives, empêcher le Québec d’être compétitif, n’est-ce pas freiner l’entreprenariat et la créativité des Québécois?

«Quand on laisse les Québécois s’exprimer et faire de belles choses, c’est évident qu’on est capable de rayonner mondialement», assure M. Ruffo.

L’expérience de la Distillerie du St. Laurent illustre parfaitement ce point. «Nous, on s’est dit qu’on y allait même si on se retrouvait avec des bâtons dans les roues, dit M. Pelletier. La demande excède l’offre, on vend bien au Québec, on a commencé à exporter. Ce n’est pas impossible. Mais c’est difficile.»

Les exemples de succès existent. Le Gin de Neige, de la Face cachée de la pomme, est clairement un produit incroyable. Un autre gin, le Canopée, de la microdistillerie Mariana, est unique en son genre. Idem pour le gin St. Laurent.

«On est dans le Bas-Saint-Laurent. Les deux matières premières pour faire de l’alcool, c’est l’orge et l’eau. Le Bas-Saint-Laurent est numéro 1 au Québec en production d’orge. On a une superbe eau de source. Mais on n’a pas le droit de s’en servir», à moins de faire de très grandes quantités, de dire M. Pelletier.

En fait, pour produire de l’alcool distillé, au Québec, «il faut avoir des reins solides. Il faut avoir un investissement majeur. Au moins 2-3 millions $ en liquidités, estime M. Sivo. Avec la SAQ et le système de majorations, aujourd’hui, il faut produire de très grandes quantités. C’est très difficile de faire un profit. »

Ce que les micros veulent

Les lois actuelles sont problématiques pour ceux qui désirent faire de l’alcool. Les règles ont été assouplies pour les microbrasseries en 1986. Elles l’ont aussi été pour les producteurs de vin et la loi 88 entrera en vigueur cet automne, mais le Québec traîne de la patte en ce qui a trait au monde de la distillerie. Plusieurs États américains et provinces canadiennes ont modifié leur législation et ça porte ses fruits. On n’a qu’à regarder en Colombie-Britannique, entre autres avec Okanagan Spirits, pour s’en convaincre.

Qu’est-ce qui satisferait l’Association?

«On a quelques revendications. On aimerait se rapprocher du modèle américain, affirme M. Ruffo.

«On aimerait pouvoir vendre à la propriété.» Présentement, les distilleries ne peuvent vendre leurs produits à la distillerie, les gens doivent se rendre à la SAQ. On a aussi besoin d’une meilleure accessibilité aux réseaux de distribution.»

«Il faudrait aussi penser à avoir de l’aide à la commercialisation, au développement et à la production, mais il faudra un consensus entre nous avant de le revendiquer.

«En ce moment, dans le contexte actuel, il est compliqué de faire un produit artisanal et d’en vivre. Faire des produits du terroir, en petite quantité, c’est difficile. On veut trouver des mesures pour être capable de développer une nouvelle industrie. Par exemple, être capable de faire des petits lots, valoriser la matière première locale, et que tout ça soit viable. On a une addition de contraintes, on aimerait les réduire.

«Ce serait franchement triste que le négatif prenne le dessus. On a des discussions en continu avec le gouvernement. Il est à l’écoute.» C’est là l’essentiel des propos, somme toute encourageants, de M. Ruffo.

Ce n’est pas si simple, donc. De retour à la table à dessin… Et espérons qu’entre aujourd’hui et l’avènement d’une nouvelle loi qui favorise la culture québécoise, aucune microdistillerie ne soit obligée de fermer ses portes par manque de fonds.

Cette chronique a d’abord été publiée sur la page Derrière le bar de Canoe.ca. Cliquez ici pour la lire.

 

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